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Ducasse d’Ath : du pain et des jeux…

Le procès des évadés de Bulowo

    La salle s’est métamorphosée en amphithéâtre : nous recevons un cours sur les droits fondamentaux de l’homme. Quelle force émane de cet homme [Arthur Z’Ahidi Ngoma] totalement affaibli ! Il est là, assis au bord de son fauteuil roulant, Nico en blouse de médecin à ses côtés, l’ombre de ce qu’il fut un jour, mais sa voix est claire comme un cristal et en un rien de temps il nous a introduits dans ses pensées. Il s’excuse lorsqu’il se trompe dans une date ou ne parvient pas à reconstituer tout à fait un événement : à [la prison de] Bolowo [à Likasi], l’homme perd la faculté de compter, et celle de réfléchir, dit-il. On dirait pourtant que son séjour en prison a aiguisé son esprit.
    La tension dans la salle est à couper au couteau et je me rends compte qu’il sera difficile de condamner à mort cet homme qui dit ce qui vibre dans le cœur de beaucoup de Congolais. « Un homme politique ne pense pas à s’évader de prison, dit-il lorsqu’on en vient à son évasion, mais Bulowo n’est pas une prison, c’est un camp de la mort. Bulowo ‑ on ne peut pas le décrire, il faut y avoir été pour le comprendre. Une cellule, un matelas, des moustiques, des rats, des grenouilles, et cette odeur qui parle du temps. Même les gardiens s’y sentaient enfermés et cherchaient mille prétextes pour ne pas venir travailler, même eux en étaient malades. Nous partagions tout, la même cour, les mêmes herbes, les mêmes rats. En des temps démocratiques, on devrait faire de Bulowo un objet de curiosité, afin de montrer au monde : plus jamais ça. Nous étions affamés, la nourriture venait trop tard ou était immangeable parce qu’on l’avait laissée traîner dehors et qu’elle était infestée de fourmis. »
    [Le juge] Mukunto l’interrompt : « Vous pouviez tout de même vous faire préparer quelque chose.
    ‑ J’avais un peu d’argent et j’ai demandé à un gardien de préparer du poulet. Le refus de mourir, est-ce une infraction ? La situation sanitaire, les rumeurs à propos d’empoisonnements et le peloton d’exécution ‑ les murs de Bulowo parlent des morts qui y sont tombés. Et nous allions crever entre ces murs pleins de cris et de chuchotements, avec toutes les conséquences historiques que ça comporte ? Plutôt crever dehors, debout !
    Il n’y avait pas de projet d’évasion, personne n’a reçu d’argent de moi, je n’ai parlé à aucun militaire, mais ils sont humains comme nous, ils voyaient des gens souffrir, une osmose d’idées se faisait, un jour nous nous sommes dit : On s’en va, autant mourir dehors.
    ‑ Un professeur [Arthur Z’Ahidi Ngoma], un militaire [Anselme Masasu], un homme politique [Joseph Olenghankoy] ‑ une équipe idéale. Où vous rendiez-vous ?
    ‑ Je ne savais pas où j’allais, je ne savais même pas si j’allais pouvoir marcher. Vous posez une bonne question : comment des gens intelligents peuvent-ils en arriver là ? Pour ça, il faut avoir été à Bulowo. Bulowo réduit l’homme, vous disparaissez par réduction. Nous devions nous faire soigner, pensai-je, bien que je ne sache où. Nous pensions peut-être gagner la Zambie, mais pour ça il nous aurait fallu connaître le chemin. Si nous avions planifié, nous aurions réussi, accordez-nous un peu d’intelligence, au moins.
    ‑ Vous êtes partis avec des soldats armés. Vous avez plongé ces jeunes dans les problèmes, dit Mukunto, et il demande au petit Imani de s’avancer. Regardez ce jeune homme-là, aujourd’hui il risque la peine de mort. Comment avez-vous pu l’entraîner dans une histoire pareille ? Quel droit aviez-vous d’engager ces jeunes gens dans la voie de la mort ? Pour vous, l’O.N.U. peut venir à la rescousse, mais qui, à l’O.N.U., s’inquiète du sort de ces garçons ? »
    Ça m’a l’air bien démagogique ‑ que l’armée de [Laurent-Désiré] Kabila soit constituée en grande partie d’enfants-soldats n’est finalement pas la faute de Ngoma. Mais Ngoma déclare, plein de remords : « Je demande pardon à ces kadogos. Ils ont été sensibles à nos malheurs, nous ne sommes pas insensibles aux leurs. Quitter Bulowo fut notre décision et nous ne pouvions partir sans compréhension des gardes. Ils ont voulu nous sauver la vie, est-ce un délit ? J’étais mourant, tous ceux qui m’auraient vu dans cet état auraient fait de même. »

Lieve JORIS, Danse du Léopard, Éditions Actes Sud, Paris, 2002, pages 449 à 451.

jeudi 1 janvier 2009 - Posted by | livres | , , , , ,

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