& esperluette &

Ducasse d’Ath : du pain et des jeux…

Le Kivu…

    […] Nous roulons à travers le parc national des Virunga, un des plus anciens parcs naturels d’Afrique. Dans le temps, avec un peu de chances, on pouvait voir le matin une famille de lions traverser la route ou un troupeau d’éléphants trotter dans le lointain. Lorsque je raconte à Pacifique que j’ai déjeuné en 1985 dans le jardin de l’hôtel à Rwindi tandis que les hippopotames se prélassaient au soleil dans l’herbe, il sourit tristement. Les soldats de Mobutu considéraient le parc comme une ferme, dit-il, ils ont perpétré un véritable génocide des hippopotames. Le conservateur du parc a été chassé, son bureau utilisé comme billot de boucherie. Des trois mille hippopotames, trois cents tout au plus ont survécu ‑ les rives de la rivière Rwindi sont couverts de carcasses.

ma petite sœur, France, ma maman, moi et de mon grand frère, Daniel, au Parc national Albert, l'actuel Parc national des Virunga

En 1959 et de gauche à droite : ma petite sœur, France, ma maman, moi et de mon grand frère, Daniel, au Parc national Albert, l'actuel Parc national des Virunga

    […]
    Quel type d’accords [Laurent-Désiré] Kabila aurait-il conclu avec les pays voisins, le Rwanda et l’Ouganda ? On dirait qu’il a renoncé aux provinces du Kivu, il ne vient plus par ici et personne ne l’entend mentionner dans ses discours ce qui se passe dans l’Est. Le gouverneur, le chef de la sécurité, le responsable des douanes ‑ tous des Tutsi travaillant en parfait accord avec les autorités du Rwanda. Selon certains, à Kigali on parle de Goma comme d’un territoire administratif rwandais où l’on hissera bientôt le drapeau rwandais.
    Je découvre que beaucoup de gens ne se sentent pas à l’aise dans cette ville [Goma], autant des expatriés que des Congolais. La situation est bloquée ; ils sont envahis, occupés, et ne savent vers qui se tourner pour se plaindre. Les conversations reviennent sans cesse à avril 1994, lorsque l’avion transportant le président Habyarimana fut abattu. « Les Tutsi de ce côté de la frontière ont fait la fête ce soir-là, se souvient un agronome congolais, ils étaient enfin délivrés du potentat qui interdisait aux réfugiés tutsi de rentrer chez eux. »
    Leur joie ne dura pas ; des histoires de massacres de Tutsi circulaient et des corps s’échouaient sur les rives du lac Kivu. « Certains étaient empalés sur des pieux, d’autres décapités, et puis ces corps d’enfants mutilés… l’agronome frémit d’horreur, non, à ce moment-là, on a haï les Hutu. »
    Et puis les Hutu ont débordé des frontières, des centaines de mille à la fois. […]
    Mais ce n’était pas encore fini. Les camps de réfugiés hutu sont devenus des foyers de résistance contre le régime qui avait pris le pouvoir au Rwanda et l’armée rwandaise décida d’attaquer les camps. « Nous n’y comprenons plus rien, dit l’agronome, quand donc ce jeu de vengeance et de représailles s’arrêtera-t-il ? Avons-nous mérité cela ? D’abord nous avons dû enterrer les corps qui échouaient sur la rive du lac Kivu. Ensuite les assassins sont venus se réfugier chez nous avant de se faire assassiner à leur tour. Combien de Rwandais n’avons-nous pas enterrés, alors que nous n’avons tué personne ! »
    […]
    Ainsi commence le jeu des non ! si ! et la litanie des plaintes contre les Tutsi se déclenche. Ils sont hautains, ils ne vous regardent pas quand ils vous parlent, on ne sait jamais de quel côté ils sont, ils prétendent être congolais mais se comportent comme des Rwandais, ils veulent tout diriger, ils ne reconnaissent pas les frontières coloniales. « Et, pour comble de malheur, ils sont soutenus par l’Occident ! »
    Je comprends la frustration des Congolais, mais leur réponse, cette haine xénophobe aveugle, me révolte. Personne n’est prêt à faire son mea culpa, personne ne veut voir la responsabilité congolaise de tout ça : que ce pays avec ses dirigeants corrompus et son armée impuissante est devenu le refuge de mouvements rebelles qui ont mis en danger la sécurité des pays limitrophes ‑ s’exposant par là à une attaque étrangère. Et quant à la nationalité douteuse des immigrants titsi dans les provinces du Kivu : s’il n’avait pas été aussi facile d’obtenir de faux papiers d’identité et d’acheter des fonctionnaires, si l’État n’avait pas été aussi profondément rongé de l’intérieur, le premier Rwandais venu aurait-il pu se faire passer pour un Zaïrois ? Alors que cette situation est à présent un prétexte pour dire qu’il n’existe pas de Tutsi congolais, que tous les Tutsi sont rwandais !

Lieve JORIS, Danse du Léopard, Éditions Actes Sud, Paris, 2002, pages 243 à 351.

mardi 30 décembre 2008 - Posted by | livres | , , , , , , ,

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