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Ducasse d’Ath : du pain et des jeux…

Confidences à Iyonda…

    Maintenant que je l’ai suivi jusqu’ici [à Iyonda, à une quinzaine de kilomètres de Mbandaka], dit-il, il se sent obligé de me raconter quelque chose. « Ma situation est plus compliquée que tu ne le crois. »
    Le ton sérieux de sa voix me fait lever les yeux. « Alors ?
    ‑ Je ne suis pas un Hutu, comme les autres, mais un Tutsi. »
    Dès le début j’avais senti qu’il avait quelque chose. « Alors, pourquoi tu as fui, qu’as-tu à te reprocher ? »
    Il soupire. « Tous ceux qui ont fui n’ont pas nécessairement quelque chose à se reprocher. Beaucoup de gens ont pris la fuite parce que c’était la guerre, c’est tout. » Sa femme est hutu. Lui a grandi au cœur du Rwanda, une région où les mariages entre Hutu et Tutsi n’étaient pas rares. Il n’était pas encore né lorsque les Tutsi en 1959 ont fui en masse vers l’Ouganda, il ne connaît pas leur rancune, il vivait en paix avec les Hutu. Au début, il était sympathisant du F.P.R., le Front patriotique rwandais, qui opérait alors depuis l’Ouganda, mais plus tard il a compris que leur politique allait mettre en danger sa belle-famille et il a pris ses distances.
    Les Tutsi sont cyniques, dit-il. Quand il disait à ses amis tutsi que beaucoup de Tutsi allaient mourir si le F.P.R. exécutait son plan pour prendre le pouvoir dans le pays, ils répondaient que ce n’était pas grave, que c’était pour la bonne cause, non ? Il connaît le F.P.R. ‑ quiconque n’est pas d’accord avec eux n’est pas protégé par ses origines. Ils ne l’auraient pas épargné après sa trahison s’ils l’avaient trouvé. Et certainement pas après sa fuite. Pour eux, il est un infidèle, un collabo du régime hutu assassin. Comment a-t-il réussi à fuir, sinon, pourquoi n’a-t-il pas été assassiné ? « Le simple fait que je vive me rend suspect.
    ‑ Mais comment c’était, de fuir avec tes compatriotes hutu, ils ne te considéraient pas comme un ennemi ?
    ‑ Non… aussi longtemps qu’on reste entouré de gens qui savent qui on est, on ne court aucun danger. Hutu, Tutsi, le petit peuple n’est pas divisé, ce sont les politiciens qui les excitent. »

Lieve JORIS, Danse du Léopard, Éditions Actes Sud, Paris, 2002, pages 256 et 257.

samedi 27 décembre 2008 - Posted by | livres | , , ,

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