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Ducasse d’Ath : du pain et des jeux…

Paris, septembre 2007

quatre génération (été-2006)

La famille Veil : quatre génération (été-2006)

    En quelques semaines j’ai donc quitté mes fonctions au Conseil constitutionnel et à la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Pour la première depuis des décennies, me voici rendue à une vie nouvelle, essentiellement familiale et privée. D’une certaine manière il m’a fallu en faire l’apprentissage, l’explorer pour en découvrir les richesses. Je m’y suis vite habituée.
    Il y a peu, je déjeunais avec l’un de mes petits-fils, âgé de seize ans. Notre échange fut un vrai moment de plaisir. Nous nous sommes ensuite revus dans une librairie où il a pu choisir les livres dont il avait envie. Il a acheté Belle du Seigneur, et je lui ai dit : « Tu as bien de la chance de le lire pour la première fois, parce que c’est un grand bonheur. » Au fond de moi, j’étais heureuse que le fil culturel ne se brise pas entre générations, et que mon petit-fils puisse à son tour découvrir ce roman que j’ai dévoré il y a près de quarante ans. Il a aussi tenu à prendre Voyage au bout de la nuit, parce qu’un de ses professeurs lui en avait recommandé la lecture. Je me suis dispensée de tout commentaire, tandis qu’il prenait le livre, l’image de mon père ne posant comme critère aux lectures de ses enfants que leur qualité littéraire m’est revenue à la mémoire. Le livre est un monde. À mon petit-fils de se forger un jugement sur les œuvres qu’il lit comme sur leurs auteurs.
Lorsque j’étais membre du gouvernement, je disposais de peu de temps pour lire, et j’en souffrais. En revanche, j’avais l’habitude, avec une amie, d’aller voir des tableaux le samedi matin. Le hasard a voulu que je fasse alors connaissance de Vieira da Silva. Par la suite, je suis beaucoup sortie avec mon fils médecin qui, lui aussi, adorait la peinture, mais avait suivi un parcours différent du mien. Il s’était d’abord passionné pour les tableaux du XVIIe siècle qu’il aimait acheter à Drouot. Petit à petit, il s’est intéressé à des œuvres plus modernes et a même été plus loin que moi dans le contemporain. Comme nous étions sensibles aux mêmes toiles, nous arpentions ensemble les galeries et parfois, nous achtions, pour l’un ou pour l’autre, une œuvre qui nous plaisait. C’était une manière de nous offrir des cadeaux mutuels, une complicité entre nous. Depuis sa mort, il y a cinq ans, tout cela est fini.
    Le soir, quand je rentre, il m’arrive de m’allonger quelques instants sur mon lit et d’admirer en silence de dôme des Invalides. C’est un rare privilège. Au loin, j’entends Antoine jouer du piano. Il pratique la musique régulièrement, comme aimait à le faire notre fils disparu ; celui-ci était même parvenu à une réelle maîtrise. Mon beau-père jouait beaucoup et composait.
    Peu à peu, la nuit envahit la maison. Au son du piano, mon regard se perd face à mes tableaux familiers tandis qu’à nos côtés, tous ces morts qui nous furent si chers, connus et inconnus, se tiennent en silence. Je sais que nous n’en aurons jamais fini avec eux. Ils nous accompagnent où que nous allions, formant une immense chaîne qui les relie à nous autres, les rescapés.
    Pourtant, mes pensées se portent irrésistiblement vers ma famille, celle que j’ai construite avec Antoine. Je songe à nos enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, à nos déjeuners du samedi auxquels ont succédé les dîners du dimanche soir, à l’affection qui nous lie les uns aux autres et qui me rappelle celle qui nourrissait les Jacob. À la fin de la semaine, nous serons vingt-sept, réunis pour fêter mon anniversaire.

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 331 à 333.

vendredi 25 juillet 2008 - Posted by | livres | ,

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