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Ducasse d’Ath : du pain et des jeux…

Enfin entrée dans la vie…

Pierre-François, Jean et Nicolas en 1964

Simone et ses 3 fils : Pierre-François, Jean et Nicolas en 1964

    Antoine suivait encore les cours de l’É.N.A. lorsque j’ai mis au monde notre troisième fils, Pierre-François. Le moment était venu d’annoncer à mon mari : « Je vais m’inscrire au barreau. » « Il n’en n’est pas question », a-t-il répondu, à ma vive surprise. Je ne me suis pas laisser faire. « Comment ? Il a toujours été entendu que j’attendrais que tu soies sur les rails et qu’alors je travaillerais. Maintenant tu as obtenu ce que tu voulais, tu es à l’É.N.A., tout va bien pour toi. Rien ne s’oppose donc à ce que je travaille. » Je ne m’attendais pas à une réaction aussi négative de sa part. Comme jadis mon propre père avec Maman, je découvras que mon mari était gêné de me voir entrer dans la vie professionnelle. En outre, attaché à la rigueur et à la force du droit, il ne tenait pas les gens du barreau en grande estime. Là où je voyais considération envers les accusés et les victimes, il ne trouvait que versatilité et inféodation à la cause de clients capables de payer. Je crois que tout cela le dérangeait ; la justice, à la rigueur, mais sans compromis. « On ne fréquente pas des avocats. Leur métier n’est pas fait pour les femmes. » Le débat a été rude, mais nous avons fini par trouver un compromis accepté de part et d’autre. Par chance il avait rencontré à travers ses différentes relations politiques un haut magistrat qui lui avait affirmé : « Les femmes ont désormais leur place au sein de la magistrature. Simone devrait y réfléchir. » Et en effet, depuis 1946, les femmes étaient admises à s’inscrire au concours de la magistrature. Tel a donc été notre terrain d’entente : j’abandonnais ma vocation d’avocat au profit moins d’une carrière de magistrat, sans doute moins prenante, et lui acceptait que je ne reste pas à la maison pour élever les enfants et préparer à dîner.
    Il est vrai que pour y parvenir, il me fallait suivre un stage de deux années et préparer les épreuves du concours, tout en élevant nos trois enfants et en m’occupant de la maison… Le parcours était semé d’embûches, mais c’était mal me connaître que d’imaginer que j’abandonnerais la partie dès les premiers obstacles. […]
    En mai 1954, j’ai enfin pu m’inscrire au parquet général comme attaché stagiaire, à l’issue d’une nouvelle discussion émaillée d’arguments qui se voulaient dissuasifs. Le secrétaire général du parquet de Paris et son adjoint, qui m’ont reçue, n’en revenaient pas : « Mais vous êtes mariée ! Vous avez trois enfants, dont un nourrisson ! En plus votre mari va sortir de l’É.N.A. ! Pourquoi voulez-vous travailler ? » Je leur ai expliqué que cela ne regardait que moi. Avec gentillesse mais insistance, ils ont tenté de me
dissuader par tous les moyens : « Imaginez qu’un jour vous soyez contrainte de conduire un condamné à l’échafaud ! » J’ai répondu : « Vous savez, si cela devait arriver, si je faisais partie de la juridiction d’assises qui l’a condamné, j’assurerais. » Devant ma résolution inébranlable, ils ont fini par accepter ma candidature et ont ajouté : « Tant qu’à faire, puisque vous êtes décidée, faites donc votre stage auprès de nous. »
    J’ai de suite accepté. J’avais vingt-sept ans, des diplômes, un mari, trois enfants, un travail. J’étais enfin entrée dans la vie.

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 130 à 132.

jeudi 24 juillet 2008 - Posted by | livres | ,

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