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Ducasse d’Ath : du pain et des jeux…

Libération du camp de Bergen-Belsen

Milou, Denise, Jean et Simone en 1934

Milou, Denise, Jean et Simone en 1934

    Début avril, nous avons senti que le dénouement était proche. D’un jour à l’autre, les bombardements se rapprochaient. Milou n’allait pas bien. Elle aussi avait contracté le typhus. Je la réconfortais du mieux que je pouvais : « Écoute, il faut tenir le coup et ne pas se laisser aller, parce que nous allons être libérées très vite. » Lorsque je rentrais du travail, je lui répétais : « Tu verras, c’est pour demain. Tiens bon, tiens bon… » Et chaque nuit, alors qu’à cause des alertes l’éclairage était coupé et que je ne pouvais réintégrer notre baraque, la peur me saisissait : allais-je retrouver Milou en vie ? cette idée qu’après ma mère ma sœur risquait de ne pas rentrer en France avec moi m’anéantissait. Je me forçais donc de tenir le coup, à rester vaillante malgré les quelques symptômes du typhus que je ressentais et que les médecins m’ont confirmé après la libération du camp. Je m’en suis vite remise.
    Bergen-Belsen a été libéré le 17 avril. Les troupes anglaises ont pris possession du camp sans rencontrer la moindre résistance, malgré la présence résiduelle des S.S. En fait, Allemands et Anglais avaient signé un accord deux ou trois jours plus tôt, tant la crainte du typhus terrorisait les Allemands. Pour moi, ce jour de libération compte cependant parmi les plus tristes de cette longue période. Je travaillais à la cuisine, dans un bâtiment séparé, et dès que les Anglais sont arrivés, ils ont isolé le camp avec des barbelés infranchissables. Je n’ai donc pas pu rejoindre ma sœur. Le fait de ne pas pouvoir partager ma joie et mon soulagement avec elle a constitué une épreuve supplémentaire. Nous étions restées treize mois ensemble, sans jamais être séparées, une chance extraordinaire. Et le jour où le cauchemar prenait fin, nous nous trouvions éloignées l’une de l’autre. Il nous a fallu attendre le lendemain pour nous retrouver et pouvoir enfin nous étreindre.
    Nous étions libérés, mais pas encore libres. Dès leur entrée dans le camp, les Anglais avaient été effarés par ce qu’ils découvraient : des masses de cadavres empilés les uns sur les autres, et que des squelettes vivants tiraient vers des fosses. Les risques d’épidémie amplifiaient encore l’apocalypse. Le camp a aussitôt été mis en quarantaine. La guerre n’était pas encore finie et les Alliés ne voulaient prendre aucun risque.
    […]
    [Plus tard] Nous étions regroupées par nationalités, et un officier de liaison français avait recueilli et vérifié nos identités. C’était la première fois depuis des mois que nous utilisions nos propres noms. Nous n’étions plus des numéros. Lentement, nous retrouvions notre identité, mais on sentait que les autorités françaises n’étaient pas trop pressées de nous récupérer, et nous sommes restés là un mois. Tandis que la plupart des soldats français libérés étaient rapatriés par avion et se désespéraient de nous laisser dans cet état, un médecin a tenu à rester pour veiller sur notre santé. Plusieurs jours se sont encore écoulés sans qu’on nous informe des conditions de notre retour en France. Puis on nous a expliqué que nous allions rentrer par camions, ce qui nous a rapidement apparu comme un scandale ; les autorités avaient su trouver des avions pour les soldats, mais pas pour nous. Nous n’étions pourtant pas si nombreuses, les survivantes juives. De là à penser qu’aux yeux de notre propre pays le sort des déportés n’avait guère d’importance, il n’y avait qu’un pas. Beaucoup de mes camarades l’ont franchi.

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 89 à 92.

samedi 19 juillet 2008 - Posted by | livres | ,

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