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Ducasse d’Ath : du pain et des jeux…

La fuite devant les Russes (2ème partie)

Yvonne Steinmetz, la mère de Simone

Yvonne Steinmetz, la mère de Simone

    […] Nous sommes arrivés à Bergen-Belsen le 30 janvier.
    À Bergen-Belsen, les détenus ne travaillaient pas et le camp, ouvert naguère pour y accueillir des déportés à statut spécial, était désormais totalement submergé par ce déferlement de déportés de toutes provenances. Les conditions de vie, si l’on peut encore employer cette formule, y étaient épouvantables. Il n’y avait plus d’encadrement administratif, presque pas de nourriture, pas le moindre soin médical. L’eau elle-même faisait défaut, la plupart des canalisations ayant éclaté. Et comme si tout cela ne suffisait pas au malheur des silhouettes squelettiques qui erraient à la recherche de nourriture, une épidémie de typhus s’était déclarée. L’enlèvement des cadavres n’était plus assuré, de sorte que les morts se mêlaient aux vivants. Dans les dernières semaines, la situation y devint telle que des cas de cannibalisme apparurent. Les S.S., paniqués autant par l’atmosphère de débâcle militaire qui gagnait toute l’Allemagne que par les risques de contagion, se contentaient de garder le camp où affluaient sans cesse de nouveaux Juifs venus de toute l’Allemagne. Hormis ces quelques S.S., les Allemands ne s’occupaient plus du camp. Bergen-Belsen était devenu le double symbole de la déportation et de l’agonie de l’Allemagne. Ceux qui s’étaient rêvés maîtres du monde étaient devenus aussi vulnérables que leurs propres victimes.
    Toute la journée, je devais râper des pommes de terre [à la cuisine des S.S.], au point d’avoir les mains en sang. Je m’y appliquais avec la dernière énergie, redoutant plus que tout d’être renvoyée de cette cuisine où, malgré ma peur et ma maladresse, je parvenais à voler un peu de nourriture pour Maman et Milou. […]
    […]
    Maman était très affaiblie par la détention, le travail pénible, le voyage épuisant à travers la Pologne, la Tchécoslovaquie et l’Allemagne. Elle n’a pas tardé à attraper le typhus. […] Assister avec impuissance à la fin lente mais certaine de celle que nous chérissions plus que tout au monde nous était insoutenable.
    Elle est morte le 15 mars, alors que je travaillais à la cuisine. Lorsque Milou m’a informée à mon retour, le soir, je lui ai dit : « C’est le typhus qui l’a tuée, mais tout en elle était épuisé. » Aujourd’hui encore, plus de soixante ans après, je me rends compte que je n’ai jamais pu me résigner à sa disparition. D’une certaine façon, je ne l’ai pas acceptée. Chaque jour, Maman se tient près de moi, et je sais que ce que j’ai pu accomplir dans ma vie l’a été grâce à elle. C’est elle qui m’a animée et donné la volonté d’agir. Sans doute n’ai-je pas la même indulgence qu’elle. Sur bien des points, elle me jugerait avec une certaine sévérité. Elle me trouvait peu conciliante, pas toujours assez douce avec les autres, et elle n’aurait pas tort. Pour toutes ces raisons, elle demeure mon modèle, car elle a toujours su affirmer des convictions très fortes tout en faisant preuve de modération, une sagesse dont je sais que je ne suis pas toujours capable.

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 85 à 89.

vendredi 18 juillet 2008 - Posted by | livres | ,

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