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Ducasse d’Ath : du pain et des jeux…

Papa et Jean…

Les quatre enfants Jacob avec leur mère à Nice en 1930

Les quatre enfants Jacob avec leur mère à Nice en 1930

    Au bout de quelques jours, le responsable du camp [de Drancy] – j’ignore si c’était un membre de la Gestapo ou un Français – a informé les jeunes gens de seize ans et plus que, s’ils acceptaient de rester à Drancy, ils travailleraient en France pour l’organisation Todt. Ma mère, ma sœur [Milou] et moi avons dit à Jean : « Si tu as une chance de rester en France, saisis-là. Nous ne savons pas ce qui nous attend en Allemagne, peut-être serons-nous séparés. Mais toi, reste en France. » Après hésitation, Jean a donc décidé de se porter volontaire et de ne pas partir avec nous.
    Au long de cette semaine passée à Drancy, nous étions dans l’ignorance complète du sort de notre père. En fait, il avait été arrêté quelques jours après nous et devait rejoindre le camp peu de temps après que nous l’avons quitté. À notre retour, nous sommes parvenues à reconstituer les événements. Lorsqu’il est arrivé à Drancy, Papa a retrouvé Jean, qui attendait toujours le travail qu’on lui avait promis. Bien sûr, tout cela n’était qu’un roman ; jamais les responsables n’avaient songé à employer des Juifs dans l’organisation Todt. Le train dans lequel on les a embarqués, quelques jours plus tard, avec plusieurs centaines d’autres, est en fait parti pour Kaunas, l’un des ports les plus importants de la Lituanie, alors occupées par les Allemands. Pourquoi cette destination ? Personne n’a jamais pu vraiment l’expliquer. Peut-être les nazis redoutaient-ils des émeutes fomentées par les hommes valides dans les trains de déportés, voire des évasions. En éliminant les individus dans la force de l’âge, ils minimisaient donc les risques. Ou bien, et c’est la thèse du père Desbois, qui mène actuellement des recherches en Biélorussie et en Ukraine sur les fosses communes, ces hommes furent envoyés dans les pays baltes pour déterrer les cadavres afin qu’on ne puisse jamais les retrouver ni reconstituer les événements. Il est en effet aujourd’hui avéré que les rares survivants de ce convoi furent assignés à cette sinistre besogne. Plutôt que d’utiliser des Baltes, qui auraient pu ébruiter les massacres de masse, les autorités nazies avaient choisi de faire venir des Français qu’ils élimineraient ensuite à leur tour.
    Ce qui est certain, c’est que mon père et mon frère sont partis ensemble pour Kaunas, car leurs noms figurent sur les listes. On sait aussi que certains de ces hommes ont été envoyés à Tallin, la capitale de l’Estonie, pour des travaux de réfection de l’aéroport qui avait été bombardé. Il semble que tout le monde ait été rapidement assassiné à l’arrivée, du moins si l’on en croit les témoignages de la quinzaine de survivants revenus de cet enfer. Quel fut le sort de mon père et de mon frère ? Nous ne l’avons jamais su. Aucun des survivants ne connaissait Papa et Jean. Par la suite, les recherches menées par une association d’anciens déportés n’ont rien donné. De sorte que nous n’avons jamais su ce qu’étaient devenus notre père et notre frère. Aujourd’hui, je garde intact le souvenir des derniers regards et des ultimes mots échangés avec Jean. Je repense à nos efforts, à toutes les trois, pour le convaincre de ne pas nous suivre, et une épouvantable tristesse m’étreint de savoir que nos arguments, loin de le sauver, l’ont peut-être envoyé à la mort. Jean avait alors dix-huit ans.

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 55 à 57.

mercredi 16 juillet 2008 - Posted by | livres | ,

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