Non-épandage dans la Cité des Géants… (épisode 2)
Courriel envoyé ce jour à 20:38 à Jean-Pierre DENIS, Bourgmestre de la ville wallonne d’Ath.
Monsieur le Bourgmestre !
Pour la deuxième fois depuis cet hiver je constate qu’aucun épandage n’a été entrepris aux alentours de gare ce matin.
Dans votre courriel du 11 août dernier vous affirmiez que « je pense qu’il est important de donner la parole aux gens. » À quoi bon s’il n’y a pas de réponse à celle-ci ! En effet, jusqu’à ce jour, vous n’avez toujours pas jugé utile de répondre à mon courriel du 25 novembre dernier concernant l’épandage en cas de neige et de verglas. Ou dois-je considérer que la non-réaction de ce matin était une réponse négative et définitive à cette demande ? J’espère cependant vous convaincre que le travail qu’il est demandé à cette occasion n’est pas plus lourd que celui de nettoyer la ville tôt chaque matin des quatrièmes dimanches d’août !
Dans l’attente d’une réaction de votre part, je vous prie d’agréer, Monsieur le Bourgmestre, mes salutations les meilleures.
Francis DRAPIER
Une Flamande fait la morale aux Congolais !
Dans son livre Danse du Léopard, traduit par ma collègue Danielle LOSMAN, Lieve JORIS, en août 1998, relate, en pages 572 et 573, une altercation avec son amie Annette :
Pendant le petit-déjeuner quelqu’un téléphone pour dire que [Laurent-Désiré] Kabila est parti pour Lubumbashi. Annette en pleure presque de colère. Abandonner Kinshasa dans un moment pareil ‑ il ne peut s’agir que d’une fuite ! Elle invective les Rwandais qui obligent un président aimé de son peuple à se retirer dans sa région natale, puis elle invective le président lui-même. « S’il proclame la sécession du Katanga, les gens diront que je dois retourner à Lubumbashi ‑ alors que je me sens chez moi ici ! »
Je parviens à me retenir un bref instant, puis je le dis tout de même : « C’est précisément ce que vous faites avec les Tutsi congolais : ils se sont aussi habitués à vivre ici et vous voulez maintenant qu’ils retournent au Rwanda. Et que penses-tu des Kasaïens qui ont grandi au Katanga et qui furent chassés massivement… »
Annette me lance un regard mauvais. « Tu as une drôle de manière de raisonner ‑ c’est pas la même chose ! »
Je ne devrais pas la tourmenter, mais je le fais quand même. « Toute cette haine, Congolais contre Tutsi, Katangais contre Kasaïens… un jour ça finira par vous revenir comme un boomerang.
‑ J’espère qu’en Belgique il vous arrivera un jour quelque chose de ce genre, me dit-elle fâchée, alors vous saurez ce que c’est !
‑ Mais nous avons déjà mené ce combat, et nous en avons tiré les conséquences. »
Madame ! En 2008, dix ans après votre périple à Kinshasa, on a fêté les 40 ans du nettoyage linguistique dans l’Est de la province du Brabant flamand.
Quant au mercredi 7 novembre 2007, les représentants politiques de votre « ethnie » ont profité de la loi du nombre pour voter un projet de mise en œuvre de ce même nettoyage linguistique, mais cette fois-ci pour l’Ouest de ladite province.
Dès lors, je crois que vous êtes très, très mal placée pour faire la morale aux Congolais !
La vie à Manono…
Au centre-ville, on trouve quelques boutiques aux noms tels que Supermarket et Flash Alimentation. Des petits commerces poussiéreux, avec quelques restes de matériel scolaire ‑ craie, lattes, cahiers, papier ‑ sur des étagères vides. Et puis il y a un bar, bien qu’il ait fermé. Que pourrait-on bien consommer là-dedans, dans une ville sans bières ni sucrés ? D’après Espérance, on y sert uniquement l’alcool local.
« Il y a moyen de danser quelque part le week-end ?
‑ Bien sûr, le dimanche matin, à l’église luthérienne ! »
Espérance est née à Manono, ses parents habitent dans la cité, mais elle a vécu pendant des années à Ankoro ; elle a deux enfants d’un abbé à Malemba Nkulu.
« Un abbé ?
‑ Ben oui, tu pensais qu’un abbé ne pouvait pas avoir d’enfants ? »
[…]
Au retour, nous passons devant le majestueux bureau de poste. Les portes sont ouvertes. « Que pourrait-il bien se passer ici ? » Espérance a déjà gravi les marches. Derrière le comptoir, siège son ami Lucien, qui nous salue avec enthousiasme. Il sourit lorsque je demande s’il y a moyen d’envoyer une lettre depuis Manono et ouvre un tiroir avec des timbres zaïrois de toutes les tailles et couleurs.
« Et comment elle partirait d’ici ?
‑ Un cycliste pourrait l’amener jusqu’à Mulongo et de là le petit avion des protestants pourrait l’amener à Lubumbashi. » Une lettre pourrait très bien voyager ainsi pendant six mois, prévient-il, et pourrait naturellement ne jamais arriver du tout. « Pourquoi tu n’essaies pas ? Pour un paquet, on paie plus cher. »
Lieve JORIS, Danse du Léopard, Éditions Actes Sud, Paris, 2002, pages 518 à 519.
Le complexe de Caliméro des Flamands
Lieve JORIS, dont le livre Danse du Léopard a été traduit par ma collègue Danielle LOSMAN, est un écrivain néerlandophone. De la part d’une intellectuelle, on pourrait croire qu’elle est insensible au complexe de Caliméro que manifestent certains Flamands. Et bien non ! Voici ce qu’on peut lire à la page 502 de son périple au Congo en 1997. Arrivée à Manono (province du Katanga), elle décrit :
Tout comme Mitwaba, Manono fut un jour une petite ville minière laborieuse qui jouissait de tous les luxes de la vie coloniale. […] Il y avait une usine de bière et de limonade, un hôpital et une école pour enfants des Blancs, une mission catholique et une mission protestante, un bureau de poste et un aérodrome. […]
Les restes de tout ceci jonchent le paysage. La poste existe toujours, un vandale des langues a effacé les dernières lettres de l’indication bilingue « Postes ‑ Posterijen ».
On ne peut tout de même pas reprocher aux Congolais d’avoir eu l’intelligence d’avoir choisi le français comme langue administrative. Les « vandales des langues » traînent partout dans les plaines flamandes. Certains d’entre eux sont même engagés par des autorités officielles. Un exemple parmi d’autres ? Si vous avez l’occasion d’aller à Ostende, je vous invite, Madame, à jeter un coup d’œil sur le rafraîchissement de la façade de l’ancien bureau de police situé au coin de l’Avenue North et de la Chaussée de la Chaussée de Nieuport. Vous constaterez qu’on a volontairement négligé les dernières lettres de « Politie Bureel ‑ Bureau de Police ». Enfin, le badigeonnage systématique des inscriptions françaises dans les communes de la périphérie de Bruxelles serait-il devenu banal à vos yeux ?

« Vandales des langues » à l'entrée de Buxelles
Le procès des évadés de Bulowo
La salle s’est métamorphosée en amphithéâtre : nous recevons un cours sur les droits fondamentaux de l’homme. Quelle force émane de cet homme [Arthur Z’Ahidi Ngoma] totalement affaibli ! Il est là, assis au bord de son fauteuil roulant, Nico en blouse de médecin à ses côtés, l’ombre de ce qu’il fut un jour, mais sa voix est claire comme un cristal et en un rien de temps il nous a introduits dans ses pensées. Il s’excuse lorsqu’il se trompe dans une date ou ne parvient pas à reconstituer tout à fait un événement : à [la prison de] Bolowo [à Likasi], l’homme perd la faculté de compter, et celle de réfléchir, dit-il. On dirait pourtant que son séjour en prison a aiguisé son esprit.
La tension dans la salle est à couper au couteau et je me rends compte qu’il sera difficile de condamner à mort cet homme qui dit ce qui vibre dans le cœur de beaucoup de Congolais. « Un homme politique ne pense pas à s’évader de prison, dit-il lorsqu’on en vient à son évasion, mais Bulowo n’est pas une prison, c’est un camp de la mort. Bulowo ‑ on ne peut pas le décrire, il faut y avoir été pour le comprendre. Une cellule, un matelas, des moustiques, des rats, des grenouilles, et cette odeur qui parle du temps. Même les gardiens s’y sentaient enfermés et cherchaient mille prétextes pour ne pas venir travailler, même eux en étaient malades. Nous partagions tout, la même cour, les mêmes herbes, les mêmes rats. En des temps démocratiques, on devrait faire de Bulowo un objet de curiosité, afin de montrer au monde : plus jamais ça. Nous étions affamés, la nourriture venait trop tard ou était immangeable parce qu’on l’avait laissée traîner dehors et qu’elle était infestée de fourmis. »
[Le juge] Mukunto l’interrompt : « Vous pouviez tout de même vous faire préparer quelque chose.
‑ J’avais un peu d’argent et j’ai demandé à un gardien de préparer du poulet. Le refus de mourir, est-ce une infraction ? La situation sanitaire, les rumeurs à propos d’empoisonnements et le peloton d’exécution ‑ les murs de Bulowo parlent des morts qui y sont tombés. Et nous allions crever entre ces murs pleins de cris et de chuchotements, avec toutes les conséquences historiques que ça comporte ? Plutôt crever dehors, debout !
Il n’y avait pas de projet d’évasion, personne n’a reçu d’argent de moi, je n’ai parlé à aucun militaire, mais ils sont humains comme nous, ils voyaient des gens souffrir, une osmose d’idées se faisait, un jour nous nous sommes dit : On s’en va, autant mourir dehors.
‑ Un professeur [Arthur Z’Ahidi Ngoma], un militaire [Anselme Masasu], un homme politique [Joseph Olenghankoy] ‑ une équipe idéale. Où vous rendiez-vous ?
‑ Je ne savais pas où j’allais, je ne savais même pas si j’allais pouvoir marcher. Vous posez une bonne question : comment des gens intelligents peuvent-ils en arriver là ? Pour ça, il faut avoir été à Bulowo. Bulowo réduit l’homme, vous disparaissez par réduction. Nous devions nous faire soigner, pensai-je, bien que je ne sache où. Nous pensions peut-être gagner la Zambie, mais pour ça il nous aurait fallu connaître le chemin. Si nous avions planifié, nous aurions réussi, accordez-nous un peu d’intelligence, au moins.
‑ Vous êtes partis avec des soldats armés. Vous avez plongé ces jeunes dans les problèmes, dit Mukunto, et il demande au petit Imani de s’avancer. Regardez ce jeune homme-là, aujourd’hui il risque la peine de mort. Comment avez-vous pu l’entraîner dans une histoire pareille ? Quel droit aviez-vous d’engager ces jeunes gens dans la voie de la mort ? Pour vous, l’O.N.U. peut venir à la rescousse, mais qui, à l’O.N.U., s’inquiète du sort de ces garçons ? »
Ça m’a l’air bien démagogique ‑ que l’armée de [Laurent-Désiré] Kabila soit constituée en grande partie d’enfants-soldats n’est finalement pas la faute de Ngoma. Mais Ngoma déclare, plein de remords : « Je demande pardon à ces kadogos. Ils ont été sensibles à nos malheurs, nous ne sommes pas insensibles aux leurs. Quitter Bulowo fut notre décision et nous ne pouvions partir sans compréhension des gardes. Ils ont voulu nous sauver la vie, est-ce un délit ? J’étais mourant, tous ceux qui m’auraient vu dans cet état auraient fait de même. »
Lieve JORIS, Danse du Léopard, Éditions Actes Sud, Paris, 2002, pages 449 à 451.
-
Récent
- Antoinette SPAAK…
- « Journée sans voiture » à Ath…
- Pied de nez du Prince Laurent…
- G.P. de Belgique : fi des grands principes…
- Le devoir de faire la fête !
- Transmission de messages codés…
- Mathématique constructiviste…
- Dieu est un mathématicien !
- Les « mathématiques modernes »
- Le système vicésimal
- Compter sur les doigts…
- Leo DAN dans les années ’60…
-
Liens
-
Archives
- octobre 2009 (1)
- septembre 2009 (2)
- août 2009 (9)
- mai 2009 (1)
- avril 2009 (2)
- mars 2009 (2)
- février 2009 (8)
- janvier 2009 (5)
- décembre 2008 (9)
- novembre 2008 (9)
- octobre 2008 (1)
- septembre 2008 (1)
-
Catégories
-
RSS
Entrées RSS
Syndication RSS