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Ducasse d’Ath : du pain et des jeux…

Nomination du nouveau Bourgmestre d’Ath (1/3)

    Courriel envoyé le dimanche 29 juillet à 00:12 à Jean-Pierre Denis, Bourgmestre d’Ath, avec copie à Tanya Vandekerchove, Présidente de l’U.S.C., à Bruno Van Grootenbrulle, Bourgmestre démissionnaire, à Carinne Delfanne, Échevin et à Marc Duvivier, Secrétaire communal démissionnaire.

    Monsieur le Bourgmestre,
    J’apprends que vous avez en toute légalité pris possession des plus hautes fonctions de la Ville d’Ath suite à la démission de Monsieur Bruno Van Grootenbrulle.
    Voici mon point de vue suite à vos deux prestations à la télévision régionale « Notre Télé ». Par ailleurs, j’annexe au présent courriel une copie de celui que j’ai envoyé à la Présidente de l’U.S.C., quelques jours après la démission de Monsieur Bruno Van Grootenbrulle. Je pense en effet que le contenu de ce dernier s’adresse aussi bien à l’ancien bourgmestre qu’à l’ensemble de son équipe.
    La prise en fonction d’une charge aussi importante qu’est devenue la vôtre est normalement accompagnée d’une déclaration des bourgmestre et échevins sur la politique à venir quant à la gestion des affaires de la cité. Au lieu de cela, rien que des souvenirs personnels et même pas un mot pour le Bourgmestre sortant… Ce dernier avait le mérite d’être modeste, c’est qui dans vos propos annoncent un virage à
180°.
    D’autre part, le taux d’absentéisme à cette séance et votre silence à ce propos montrent à quel point il y a bien unanimité pour conserver le système actuel : la fierté de porter le titre de bourgmestre ou d’échevin tout en négligeant les devoirs qui devraient être liés à la fonction.
    Dans le reportage qui vous fut consacré le 19 juillet, on apprend même que grâce à vos gênes vous faites partie de la race des seigneurs ! Il n’y a aucune fierté d’entendre cela de la bouche d’un élu socialiste et encore moins d’une personne qui a dispensé le cours d’histoire dans l’école où il travaillait. Vous remarquerez que je n’ai volontairement pas utilisé les mots « enseignant en histoire » et surtout pas celui d’« historien » pour définir votre titre au sein de cette école…
    Je me souviens vous avoir rencontré le 29 mars 1999 au sujet du non respect de principes démocratiques au sein d’I.G.É.H.O., le câblodistributeur de l’époque. Les propos que vous avez tenus ce 19 juillet me démontrent que pas grand chose n’a changé quant à votre motivation à aborder des sujets traitant des concepts élémentaires en démocratie.
    Je regrette que ma proposition formulée le 29 juin dernier à Tania Vandekerckhove n’ait même pas fait l’objet d’un débat. La seule « critique » qu’on puisse retenir à l’égard de Carine Delfanne est de venir de l’extérieur ! Mais rappelez-vous qu’un tel « parachutage » s’est déjà produit par le passé. Celui de Guy Spitaels a enfin pu faire entrer Ath et son entité, dont fait partie Maffle, dans le
XXe siècle. L’arrivée dans l’actuel siècle est déjà ratée depuis les élections de 2006 qui a vu le départ du gestionnaire Marc Duvivier. Pour illustrer mon analyse, voici deux exemples non exhaustifs puisés dans le domaine des nouvelles technologies : les données G.P.S. ne sont pas à jour pour Ath et la diffusion T.N.T. en Communauté française ne couvre pas deux communes en Wallonie. Ath est l’une d’entre elles…
    S’occuper des jeunes durant les vacances, c’est aussi leur donner la possibilité d’utiliser les infrastructures sportives communales. Il a fallu attendre deux mois pour que la piscine municipale soit à nouveau opérationnelle. Permettez-moi dès lors le conseil suivant : ladite piscine n’est sans doute pas de première jeunesse, mais elle remplit bien son rôle. Il y a donc urgence de planifier des travaux pour que celle-ci puisse continuer à faire partie du paysage ludique et sportif de notre entité.
    La tâche qui vous attend ne consiste pas à donner priorité à l’écoute de citoyens dans le créneau très étroit de leurs petits problèmes personnels. C’est élaborer des projets pour la collectivité en accord avec les principes fondamentaux du socialisme, mais c’est aussi gérer la ville de manière responsable et professionnelle.
    Enfin, je vous conseille vivement de prendre le temps pour lire l’ouvrage suivant   :

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007.

    Ce livre vous fera découvrir une belle leçon de dignité, de modestie et d’exemple à suivre sur le plan des principes malgré une adolescence baignée dans la souffrance et l’horreur vécue par cette grande dame.
    Bonne lecture.
    Francis DRAPIER

Mardi 29 juillet 2008 Posté par esperluette | Politique communale | , , , | Pas encore de commentaires

Paris, septembre 2007

quatre génération (été-2006)

La famille Veil : quatre génération (été-2006)

    En quelques semaines j’ai donc quitté mes fonctions au Conseil constitutionnel et à la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Pour la première depuis des décennies, me voici rendue à une vie nouvelle, essentiellement familiale et privée. D’une certaine manière il m’a fallu en faire l’apprentissage, l’explorer pour en découvrir les richesses. Je m’y suis vite habituée.
    Il y a peu, je déjeunais avec l’un de mes petits-fils, âgé de seize ans. Notre échange fut un vrai moment de plaisir. Nous nous sommes ensuite revus dans une librairie où il a pu choisir les livres dont il avait envie. Il a acheté Belle du Seigneur, et je lui ai dit : « Tu as bien de la chance de le lire pour la première fois, parce que c’est un grand bonheur. » Au fond de moi, j’étais heureuse que le fil culturel ne se brise pas entre générations, et que mon petit-fils puisse à son tour découvrir ce roman que j’ai dévoré il y a près de quarante ans. Il a aussi tenu à prendre Voyage au bout de la nuit, parce qu’un de ses professeurs lui en avait recommandé la lecture. Je me suis dispensée de tout commentaire, tandis qu’il prenait le livre, l’image de mon père ne posant comme critère aux lectures de ses enfants que leur qualité littéraire m’est revenue à la mémoire. Le livre est un monde. À mon petit-fils de se forger un jugement sur les œuvres qu’il lit comme sur leurs auteurs.
Lorsque j’étais membre du gouvernement, je disposais de peu de temps pour lire, et j’en souffrais. En revanche, j’avais l’habitude, avec une amie, d’aller voir des tableaux le samedi matin. Le hasard a voulu que je fasse alors connaissance de Vieira da Silva. Par la suite, je suis beaucoup sortie avec mon fils médecin qui, lui aussi, adorait la peinture, mais avait suivi un parcours différent du mien. Il s’était d’abord passionné pour les tableaux du XVIIe siècle qu’il aimait acheter à Drouot. Petit à petit, il s’est intéressé à des œuvres plus modernes et a même été plus loin que moi dans le contemporain. Comme nous étions sensibles aux mêmes toiles, nous arpentions ensemble les galeries et parfois, nous achtions, pour l’un ou pour l’autre, une œuvre qui nous plaisait. C’était une manière de nous offrir des cadeaux mutuels, une complicité entre nous. Depuis sa mort, il y a cinq ans, tout cela est fini.
    Le soir, quand je rentre, il m’arrive de m’allonger quelques instants sur mon lit et d’admirer en silence de dôme des Invalides. C’est un rare privilège. Au loin, j’entends Antoine jouer du piano. Il pratique la musique régulièrement, comme aimait à le faire notre fils disparu ; celui-ci était même parvenu à une réelle maîtrise. Mon beau-père jouait beaucoup et composait.
    Peu à peu, la nuit envahit la maison. Au son du piano, mon regard se perd face à mes tableaux familiers tandis qu’à nos côtés, tous ces morts qui nous furent si chers, connus et inconnus, se tiennent en silence. Je sais que nous n’en aurons jamais fini avec eux. Ils nous accompagnent où que nous allions, formant une immense chaîne qui les relie à nous autres, les rescapés.
    Pourtant, mes pensées se portent irrésistiblement vers ma famille, celle que j’ai construite avec Antoine. Je songe à nos enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, à nos déjeuners du samedi auxquels ont succédé les dîners du dimanche soir, à l’affection qui nous lie les uns aux autres et qui me rappelle celle qui nourrissait les Jacob. À la fin de la semaine, nous serons vingt-sept, réunis pour fêter mon anniversaire.

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 331 à 333.

Vendredi 25 juillet 2008 Posté par esperluette | livres | , | Pas encore de commentaires

Enfin entrée dans la vie…

Pierre-François, Jean et Nicolas en 1964

Simone et ses 3 fils : Pierre-François, Jean et Nicolas en 1964

    Antoine suivait encore les cours de l’É.N.A. lorsque j’ai mis au monde notre troisième fils, Pierre-François. Le moment était venu d’annoncer à mon mari : « Je vais m’inscrire au barreau. » « Il n’en n’est pas question », a-t-il répondu, à ma vive surprise. Je ne me suis pas laisser faire. « Comment ? Il a toujours été entendu que j’attendrais que tu soies sur les rails et qu’alors je travaillerais. Maintenant tu as obtenu ce que tu voulais, tu es à l’É.N.A., tout va bien pour toi. Rien ne s’oppose donc à ce que je travaille. » Je ne m’attendais pas à une réaction aussi négative de sa part. Comme jadis mon propre père avec Maman, je découvras que mon mari était gêné de me voir entrer dans la vie professionnelle. En outre, attaché à la rigueur et à la force du droit, il ne tenait pas les gens du barreau en grande estime. Là où je voyais considération envers les accusés et les victimes, il ne trouvait que versatilité et inféodation à la cause de clients capables de payer. Je crois que tout cela le dérangeait ; la justice, à la rigueur, mais sans compromis. « On ne fréquente pas des avocats. Leur métier n’est pas fait pour les femmes. » Le débat a été rude, mais nous avons fini par trouver un compromis accepté de part et d’autre. Par chance il avait rencontré à travers ses différentes relations politiques un haut magistrat qui lui avait affirmé : « Les femmes ont désormais leur place au sein de la magistrature. Simone devrait y réfléchir. » Et en effet, depuis 1946, les femmes étaient admises à s’inscrire au concours de la magistrature. Tel a donc été notre terrain d’entente : j’abandonnais ma vocation d’avocat au profit moins d’une carrière de magistrat, sans doute moins prenante, et lui acceptait que je ne reste pas à la maison pour élever les enfants et préparer à dîner.
    Il est vrai que pour y parvenir, il me fallait suivre un stage de deux années et préparer les épreuves du concours, tout en élevant nos trois enfants et en m’occupant de la maison… Le parcours était semé d’embûches, mais c’était mal me connaître que d’imaginer que j’abandonnerais la partie dès les premiers obstacles. […]
    En mai 1954, j’ai enfin pu m’inscrire au parquet général comme attaché stagiaire, à l’issue d’une nouvelle discussion émaillée d’arguments qui se voulaient dissuasifs. Le secrétaire général du parquet de Paris et son adjoint, qui m’ont reçue, n’en revenaient pas : « Mais vous êtes mariée ! Vous avez trois enfants, dont un nourrisson ! En plus votre mari va sortir de l’É.N.A. ! Pourquoi voulez-vous travailler ? » Je leur ai expliqué que cela ne regardait que moi. Avec gentillesse mais insistance, ils ont tenté de me
dissuader par tous les moyens : « Imaginez qu’un jour vous soyez contrainte de conduire un condamné à l’échafaud ! » J’ai répondu : « Vous savez, si cela devait arriver, si je faisais partie de la juridiction d’assises qui l’a condamné, j’assurerais. » Devant ma résolution inébranlable, ils ont fini par accepter ma candidature et ont ajouté : « Tant qu’à faire, puisque vous êtes décidée, faites donc votre stage auprès de nous. »
    J’ai de suite accepté. J’avais vingt-sept ans, des diplômes, un mari, trois enfants, un travail. J’étais enfin entrée dans la vie.

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 130 à 132.

Jeudi 24 juillet 2008 Posté par esperluette | livres | , | Pas encore de commentaires

Le destin s’acharne…

    Le 1er janvier 1950, nous sommes ainsi partis pour Wiesbaden, station thermale au bord du Rhin, située en zone américaine, capitale du land de Hesse. Nous y sommes restés deux ans avant de passer une troisième année à Stuttgart, là encore au consulat, où mon mari avait été nommé. Puis il réussit le concours de l’É.N.A. et nous sommes rentrés en France.
    […]
    Malheureusement, notre séjour fut endeuillé par un drame. Grâce aux bons soins dispensés par notre oncle, ma sœur Milou avait pu reprendre une vie normale et suivre des études de psychologie. Après mon mariage nous étions restées très proches et continuions à beaucoup nous voir ; pour moi, Milou représentait comme une seconde mère, l’ultime lien affectif qui me rattachait encore à ce passé que nous avions vécu toutes les trois ensemble. C’est pourquoi, même si elle m’avait encouragée à l’exil, la séparation liée à mon départ pour Wiesbaden avait été douloureuse. Nous nous écrivions chaque semaine, refusant que la distance physique nous sépare l’une de l’autre. Puis ma sœur avait épousé un ami, lui aussi psychologue, et un petit garçon, Luc, était né. À ma grande joie, ils étaient venus nous voir à Wiesbaden pendant l’été 1951. Nos maris s’étaient tout de suite bien entendus, tandis que Milou et moi renouions avec nos conversations sans fin. L’été suivant, nouveau bonheur : tous trois vinrent passer quinze jours chez nous, à Wiesbaden. Le séjour se passa merveilleusement bien. Luc, qui avait un peu plus d’un an, a fait ses premiers pas dans notre jardin. À la mi-août, tous trois repartirent dans la petite 4 C.V. que mon beau-frère venait d’acheter et dont il était tout fier. Le lendemain, alors qu’ils approchaient de Paris, ils ont eu un terrible accident de voiture. Milou est morte sur le coup. Son mari, qui conduisait, n’a rien eu. Immédiatement alertés, nous avons accouru. À l’hôpital, Luc, qui semblait ne souffrir de rien, est mort au moment où je le prenais dans mes bras. Une fracture du crâne non diagnostiquée lui avait été fatale. Ce double choc m’a anéantie. J’éprouve le sentiment d’une terrible injustice, d’un nouveau coup du destin qui s’acharnait à nous poursuivre. J’avais beau avoir un mari, deux beaux enfants, mener une vie agréable dans cette Europe en pleine reconstruction, fréquenter des amis jeunes et enthousiastes ; c’était comme si la mort ne pouvait s’empêcher de rôder autour de moi. Depuis, la douleur de la perte de Milou et l’image affreuse de son fils s’éteignant de façon brutale ne m’ont plus jamais quittée.

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 126 à 129.

Mercredi 23 juillet 2008 Posté par esperluette | livres | , | Pas encore de commentaires

Revivre…

Simone et Antoine au printemps 1946

Simone et Antoine au printemps 1946

    La guerre était finie. Mes sœurs et moi étions vivantes, mais comme tant d’autres, la famille Jacob avait payé un lourd tribut à la fureur nazie. Très vite, nous avions compris que nous ne reverrions ni Papa, ni Jean. Maman n’avait pas survécu à la maladie. Milou, squelettique, rongée de furoncles, était terriblement affaiblie par le typhus. Seules Denise et moi rentrions en France à peu près indemnes. Notre foyer était détruit. Nous, nous étions jeunes. Nous avions notre vie à construire.
    […]
    Toujours aussi indépendante, Denise, de son côté, a rapidement pris le large. Elle avait retrouvé des camarades de son réseau et renoué des contacts à Annecy et Lyon. Quant à moi, je veillais sur Milou et sortait peu. […]
    […]
    […] Depuis toujours, j’avais un objectif : étudier le droit pour devenir avocat. […]
    Très vite j’ai embrayé à Sciences-Po, mais peu fréquenté la faculté de droit, pour laquelle je me contentais de travailler sur les polycopiés, comme d’ailleurs presque tout le monde à l’époque. […]
    […]
Simone et Antoine au printemps 1946    Comme les vacances de mardi gras approchaient, Michel Golbet m’a proposé de partir faire du ski avec lui et un autre ami de Sciences-Po, Antoine Veil. J’ai accepté avec d’autant plus de joie qu’il s’agissait de mes premières vacances depuis des années, et nous nous sommes rendus à Grenoble, où vivaient les parents d’Antoine. J’ai alors découvert une famille remarquable, qui par bien des côtés m’évoquait celle que j’avais perdue. Les Veil avaient le même profil social et culturel que les Jacob ; des Juifs non religieux, profondément cultivés, amoureux de la France, redevables envers elle de leur intégration. Ils étaient bien plus aisés que ma propre famille, mais ils aimaient les arts comme mes parents, surtout la musique ; et puis le dynamisme chaleureux qu’apportaient les quatre enfants, trois filles et un garçon, me rappelait l’atmosphère que j’avais connue et aimée de mon enfance et mon adolescence. J’ai tout de suite eu un coup de foudre pour eux tous. Et comme ils m’ont accueillie avec la plus grande gentillesse, nous nous sommes rapidement liés d’affection.
    Antoine suivait comme moi les cours de Sciences-Po, mais nous nous étions peu rencontrés jusque-là. Il vivait à Paris, depuis sa démobilisation, chez une de ses grands-mères. À partir du moment où nous nous sommes revus à Grenoble, les choses n’ont pas traîné, puisque nous nous sommes fiancés quelques semaines plus tard et mariés à l’automne 1946. j’avais dix-neuf ans, Antoine vingt. Notre premier fils, Jean, est né à la fin 1947. Nicolas, le deuxième, treize mois après. Pierre-François, lui, s’est fait plus attendre puisqu’il est né en 1954. tel est le grand avantage d’avoir des enfants tôt : nous sommes maintenant mariés depuis soixante ans et comptons une douzaine de petits-enfants et quelques arrière-petits-enfants.

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 107 et 121.

Simone et Jean en 1948Simone et Jean en 1948

Mardi 22 juillet 2008 Posté par esperluette | livres | , | Pas encore de commentaires

L’antisémitisme après la guerre

    Dès le retour des camps, nous avons ainsi entendu des propos plus déplaisants encore qu’incongrus, des jugements à l’emporte-pièce, des analyses géopolitiques aussi péremptoires que creuses. Mais il n’y a pas que de tels propos que nous aurions voulu ne jamais entendre. Nous nous serions dispensés de certains regards fuyants qui nous rendaient transparents. Et puis, combien de fois ai-je entendu des gens s’étonner : « Comment, ils sont revenus ? Ça prouve bien que ce n’était pas si terrible que ça. » Quelques années plus tard, en 1950 ou 1951, lors d’une réception dans une ambassade, un fonctionnaire français de haut niveau, je dois le dire, pointant du doigt mon avant-bras et mon numéro de déportée, m’a demandé avec le sourire si c’était mon numéro de vestiaire ! Après cela, pendant des années, j’ai privilégié les manches longues.
    […]
    En 1959, j’étais magistrat au ministère de la Justice, en poste à l’administration pénitentiaire. Mon directeur reçoit un jour un magistrat retraité qui vient lui demander de présider un comité en faveur des libérés conditionnels. Il accepte mais, n’ayant pas le temps de se déplacer, l’informe ultérieurement que le magistrat qui s’occupe de ces questions dans son service le représentera. C’était moi. Réponse de l’ancien président du tribunal de Poitiers : « Comment ? Une femme et une juive ? Mais je ne la recevrai pas ! » Autre exemple. Quelques années plus tard, alors que je suis en poste à la Direction des affaires civiles, j’ai connaissance d’une décision effarante. Un divorce est prononcé entre une femme juive, d’origine polonaise, et un Français. L’homme se voit accorder la garde de leur enfant, une fille âgée de quinze ou seize ans, en application d’un jugement qui précise : « Attendu que la femme est juive d’origine polonaise et que le père est catholique, etc. » Le jugement, avec cet attendu, portait la signature d’un magistrat connu des milieux judiciaires. Jean Foyer, alors garde des Sceaux, a été horrifié quand il a eu connaissance de ce chef-d’œuvre et a pris des sanctions.
    Voilà quelques exemples de ce que les déportés ont pu subir, dans les années qui ont suivi leur retour. Pendant longtemps, ils ont dérangé. Beaucoup de nos compatriotes voulaient à tout prix oublier ce à quoi nous ne pouvions nous arracher ; ce qui, en nous, est gravé à vie. Nous souhaitions parler, et on ne voulait pas nous écouter. C’est ce que j’ai senti dès notre retour, à Milou et à moi : personne ne s’intéressait à ce que nous avions vécu. En revanche Denise, rentrée un peu avant nous avec l’auréole de la Résistance, était invitée à faire des conférences.

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 92 et 93.

Lundi 21 juillet 2008 Posté par esperluette | livres | , | Un commentaire

Le chemin du retour…

Simone en 1946

Simone en 1946

    Il a fallu cinq jours pour nous acheminer jusqu’au centre d’hébergement situé à la frontière entre l’Allemagne et les Pays-Bas. J’étais remise et en bonne santé. En revanche, Milou était si mal que tout le monde a accepté sans discussion qu’elle soit assise à côté du chauffeur. […]
    […]
    Finalement, nous sommes rentrées en France. Milou a été conduite en ambulance jusqu’au train, où on l’a étendue dans un wagon sanitaire. Nous avons rejoint Valenciennes, puis Paris. Le lendemain 23 mai, soit plus d’un mois après la libération du camp de Bergen-Belsen, nous sommes enfin arrivées à l’hôtel Lutetia, où tous les anciens déportés étaient accueillis. Immédiatement, nous avons cherché à nous renseigner sur le sort de Denise. On nous a appris qu’elle était déjà rentrée en France. Elle n’avait pas passé les derniers temps à Ravensbrück, mais avait été transférée à Mauthausen. Après la libération du camp, un convoi avait conduit les rescapées et les malades jusqu’en Suisse puis, de là, à Paris. Sauf pendant les tout premiers jours, elle avait eu la chance de subir une déportation moins inhumaine que la nôtre. Les conditions de vie à Ravensbrück, certes épouvantables, étaient moins dures que celles qu’avaient connues les Juifs, car il s’agissait d’un camp de concentration et non d’extermination. Ainsi, à Ravensbrück, Denise avait pu tenir un journal alors que Milou et moi n’avions vu ni crayon, ni papier, ni livres depuis plus d’un an. À tel point que lorsque nous avons été libérées, je me suis demandé si je saurais encore lire et si je serais capable de reprendre des études.

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 92 et 93.

Dimanche 20 juillet 2008 Posté par esperluette | livres | , | Pas encore de commentaires

Libération du camp de Bergen-Belsen

Milou, Denise, Jean et Simone en 1934

Milou, Denise, Jean et Simone en 1934

    Début avril, nous avons senti que le dénouement était proche. D’un jour à l’autre, les bombardements se rapprochaient. Milou n’allait pas bien. Elle aussi avait contracté le typhus. Je la réconfortais du mieux que je pouvais : « Écoute, il faut tenir le coup et ne pas se laisser aller, parce que nous allons être libérées très vite. » Lorsque je rentrais du travail, je lui répétais : « Tu verras, c’est pour demain. Tiens bon, tiens bon… » Et chaque nuit, alors qu’à cause des alertes l’éclairage était coupé et que je ne pouvais réintégrer notre baraque, la peur me saisissait : allais-je retrouver Milou en vie ? cette idée qu’après ma mère ma sœur risquait de ne pas rentrer en France avec moi m’anéantissait. Je me forçais donc de tenir le coup, à rester vaillante malgré les quelques symptômes du typhus que je ressentais et que les médecins m’ont confirmé après la libération du camp. Je m’en suis vite remise.
    Bergen-Belsen a été libéré le 17 avril. Les troupes anglaises ont pris possession du camp sans rencontrer la moindre résistance, malgré la présence résiduelle des S.S. En fait, Allemands et Anglais avaient signé un accord deux ou trois jours plus tôt, tant la crainte du typhus terrorisait les Allemands. Pour moi, ce jour de libération compte cependant parmi les plus tristes de cette longue période. Je travaillais à la cuisine, dans un bâtiment séparé, et dès que les Anglais sont arrivés, ils ont isolé le camp avec des barbelés infranchissables. Je n’ai donc pas pu rejoindre ma sœur. Le fait de ne pas pouvoir partager ma joie et mon soulagement avec elle a constitué une épreuve supplémentaire. Nous étions restées treize mois ensemble, sans jamais être séparées, une chance extraordinaire. Et le jour où le cauchemar prenait fin, nous nous trouvions éloignées l’une de l’autre. Il nous a fallu attendre le lendemain pour nous retrouver et pouvoir enfin nous étreindre.
    Nous étions libérés, mais pas encore libres. Dès leur entrée dans le camp, les Anglais avaient été effarés par ce qu’ils découvraient : des masses de cadavres empilés les uns sur les autres, et que des squelettes vivants tiraient vers des fosses. Les risques d’épidémie amplifiaient encore l’apocalypse. Le camp a aussitôt été mis en quarantaine. La guerre n’était pas encore finie et les Alliés ne voulaient prendre aucun risque.
    […]
    [Plus tard] Nous étions regroupées par nationalités, et un officier de liaison français avait recueilli et vérifié nos identités. C’était la première fois depuis des mois que nous utilisions nos propres noms. Nous n’étions plus des numéros. Lentement, nous retrouvions notre identité, mais on sentait que les autorités françaises n’étaient pas trop pressées de nous récupérer, et nous sommes restés là un mois. Tandis que la plupart des soldats français libérés étaient rapatriés par avion et se désespéraient de nous laisser dans cet état, un médecin a tenu à rester pour veiller sur notre santé. Plusieurs jours se sont encore écoulés sans qu’on nous informe des conditions de notre retour en France. Puis on nous a expliqué que nous allions rentrer par camions, ce qui nous a rapidement apparu comme un scandale ; les autorités avaient su trouver des avions pour les soldats, mais pas pour nous. Nous n’étions pourtant pas si nombreuses, les survivantes juives. De là à penser qu’aux yeux de notre propre pays le sort des déportés n’avait guère d’importance, il n’y avait qu’un pas. Beaucoup de mes camarades l’ont franchi.

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 89 à 92.

Samedi 19 juillet 2008 Posté par esperluette | livres | , | Pas encore de commentaires

La fuite devant les Russes (2ème partie)

Yvonne Steinmetz, la mère de Simone

Yvonne Steinmetz, la mère de Simone

    […] Nous sommes arrivés à Bergen-Belsen le 30 janvier.
    À Bergen-Belsen, les détenus ne travaillaient pas et le camp, ouvert naguère pour y accueillir des déportés à statut spécial, était désormais totalement submergé par ce déferlement de déportés de toutes provenances. Les conditions de vie, si l’on peut encore employer cette formule, y étaient épouvantables. Il n’y avait plus d’encadrement administratif, presque pas de nourriture, pas le moindre soin médical. L’eau elle-même faisait défaut, la plupart des canalisations ayant éclaté. Et comme si tout cela ne suffisait pas au malheur des silhouettes squelettiques qui erraient à la recherche de nourriture, une épidémie de typhus s’était déclarée. L’enlèvement des cadavres n’était plus assuré, de sorte que les morts se mêlaient aux vivants. Dans les dernières semaines, la situation y devint telle que des cas de cannibalisme apparurent. Les S.S., paniqués autant par l’atmosphère de débâcle militaire qui gagnait toute l’Allemagne que par les risques de contagion, se contentaient de garder le camp où affluaient sans cesse de nouveaux Juifs venus de toute l’Allemagne. Hormis ces quelques S.S., les Allemands ne s’occupaient plus du camp. Bergen-Belsen était devenu le double symbole de la déportation et de l’agonie de l’Allemagne. Ceux qui s’étaient rêvés maîtres du monde étaient devenus aussi vulnérables que leurs propres victimes.
    Toute la journée, je devais râper des pommes de terre [à la cuisine des S.S.], au point d’avoir les mains en sang. Je m’y appliquais avec la dernière énergie, redoutant plus que tout d’être renvoyée de cette cuisine où, malgré ma peur et ma maladresse, je parvenais à voler un peu de nourriture pour Maman et Milou. […]
    […]
    Maman était très affaiblie par la détention, le travail pénible, le voyage épuisant à travers la Pologne, la Tchécoslovaquie et l’Allemagne. Elle n’a pas tardé à attraper le typhus. […] Assister avec impuissance à la fin lente mais certaine de celle que nous chérissions plus que tout au monde nous était insoutenable.
    Elle est morte le 15 mars, alors que je travaillais à la cuisine. Lorsque Milou m’a informée à mon retour, le soir, je lui ai dit : « C’est le typhus qui l’a tuée, mais tout en elle était épuisé. » Aujourd’hui encore, plus de soixante ans après, je me rends compte que je n’ai jamais pu me résigner à sa disparition. D’une certaine façon, je ne l’ai pas acceptée. Chaque jour, Maman se tient près de moi, et je sais que ce que j’ai pu accomplir dans ma vie l’a été grâce à elle. C’est elle qui m’a animée et donné la volonté d’agir. Sans doute n’ai-je pas la même indulgence qu’elle. Sur bien des points, elle me jugerait avec une certaine sévérité. Elle me trouvait peu conciliante, pas toujours assez douce avec les autres, et elle n’aurait pas tort. Pour toutes ces raisons, elle demeure mon modèle, car elle a toujours su affirmer des convictions très fortes tout en faisant preuve de modération, une sagesse dont je sais que je ne suis pas toujours capable.

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 85 à 89.

Vendredi 18 juillet 2008 Posté par esperluette | livres | , | Pas encore de commentaires

La fuite devant les Russes (1ère partie)

    Soudain, l’avance des troupes soviétiques fit paniquer les autorités allemandes. Il faut dire que les bombardements aériens devenaient de plus en plus fréquents dans le secteur d’Auschwitz. […] Le 18 janvier 1945, le commando de Bobrek reçut l’ordre de départ. Nous sommes donc partis à pied pour l’usine Buna, située dans l’enceinte d’Auschwitz-Birkenau. Nous y avons rejoint tous les autres détenus des camps d’Auschwitz, environ quarante mille personnes, et avons entamé cette mémorable longue marche de la mort, véritable cauchemar des survivants, par le froid de quelques trente degrés en dessous de zéro. Ce fut un épisode particulièrement atroce. Ceux qui tombaient étaient aussitôt abattus. Les S.S. et les vieux soldats de la Wehrmacht qu’ils encadraient jouaient leur peau et le savaient. Il leur fallait à tout prix fuir l’avance des Russes, tenter d’échapper coûte que coûte à la mort qui les poursuivait. Enfin, nous sommes parvenus à Gleiwitz, à soixante-dix kilomètres plus à l’ouest, je dis bien soixante-dix, où s’opérait le regroupement des déportés qui avaient réussi à survivre. La proximité croissante des troupes soviétiques affolait tellement les Allemands que nous nous sommes alors demandé si nous n’allions pas être exterminés. Nous attendions notre sort, hommes et femmes mélangés dans ce camp épouvantable où il n’y avait plus rien, aucune organisation, aucune nourriture, aucune lumière. Certains hommes exerçaient sur les femmes un chantage épouvantable : « Comprenez-nous, on n’a pas vu de femmes depuis des années. » C’était l’enfer de Dante. Je me souviens d’un petit Hongrois très gentil. Il avait dans les treize ans et son désarroi était tel que nous l’avions recueilli par pitié. Il disait : « Les hommes, ils m’ont abandonné. Je suis tout seul. Je ne sais pas où aller. Je ne sais pas trop comment trouver à manger. N’empêche que les hommes, ils seront bien contents tout de même de nous retrouver quand il n’y aura plus de femmes. » C’était à fendre le cœur. Je me demandais en mon for intérieur : « Que vont devenir ces jeunes s’ils viennent à échapper à cet enfer ?» Un autre garçon que j’ai connu et qui s’est trouvé dans cette situation atroce de soumission aux hommes a fait, après la guerre, de brillantes études et effectué un parcours professionnel d’exception. Il a aidé beaucoup de ses camarades qu’il a retrouvés et a fondé une superbe famille. Quand nous venons à évoquer cette période, sa femme dit simplement : « Il ne parle jamais du camp. »

Simone VEIL, Une vie, Éditions Stock, Paris, 2007, pages 82 et 83.

Jeudi 17 juillet 2008 Posté par esperluette | livres | , | Pas encore de commentaires